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Stéphanie Hochet
En fin de matinée, place des Vosges, Stéphanie arrive, souriante,
en chemise bleu comme un ciel d'été. Et si le soleil n'est pas au rendez-vous, La
Distribution des lumières (Flammarion, août 2010) efface sans peine la
grisaille parisienne. C'est à une table de café que Stéphanie nous livre les
secrets de l'univers sombre et captivant de son dernier roman (un indispensable
de cette rentrée littéraire 2010 !), qui oscille entre poésie et
sauvagerie, sur fond de crise politique. C'est aussi l'histoire d'Aurèle, une
adolescente de la banlieue lyonnaise, amoureuse de sa professeure Anna ;
du frère idiot d'Aurèle, Jérôme ; et de l'amant italien d'Anna, Pasquale.
Que signifie le titre de votre nouveau roman, La Distribution
des lumières ? C'est une expression utilisée en peinture - dans l'œuvre du
Caravage, par exemple - pour désigner la technique du clair-obscur qui consiste
à placer certains personnages dans la lumière, d'autres dans l'ombre. Dans mon
livre, tous les personnages sont éclairés sauf Anna, le point focal qui lui,
reste dans l'ombre. Certains événements
sont tus, d'autres sont mis en lumière. Et comme c'est une expression un peu
abstraite, on peut lui donner encore bien d'autres sens !
Quelle est la genèse de La
Distribution des lumières ? Lorsque je commence un livre, en général, je m'attache moins à une
thématique qu'à des personnages. La Distribution des lumières, c'est
l'histoire d'un être civilisé, Pasquale, qui rencontre des personnages
représentant une certaine forme de sauvagerie, Aurèle et son frère, Jérôme. Je
voulais imaginer la confrontation entre ces deux mondes à l'opposé l'un de
l'autre, et les frictions qui allaient en résulter. L'ensemble se joue comme
une pièce de théâtre, avec en arrière-plan, un décor politique ; je parle
de Berlusconi, en Italie, et des problèmes de banlieue, en France. Mais si le
fond est politique, les événements, eux, sont purement humains, physiques même.
Parlez-nous du contrepoint... « Le contrepoint est l'art
de superposer plusieurs mélodies les unes sur les autres qui sont destinées à
être entendues simultanément » (La Distribution des Lumières). Cela exprime la multiplicité et parallèlement, la
recherche d'un seul trait, d'un seul équilibre. Bach est celui qui l'a mené à
son apogée. Bien sûr, ce n'est pas un hasard si la première rencontre d'Anna et
de Pasquale a lieu grâce au contrepoint, le traducteur s'informant sur ce point
précis auprès d'une spécialiste en musique. Le livre, lui-même polyphonique,
est un contrepoint ; je pense qu'on ne peut pas séparer le fond de la
forme.
Sur les traces d'Henry James (Le Tour d'écrou), vous
brisez le tabou de l'enfance-adolescence innocente, et Pasquale devine, à
juste titre, que « l'intention est du côté de cette infâme gamine »,
et qu'il existe « une liaison maléfique » entre les deux enfants. Ce thème n'est pas nouveau pour moi ! (sourire) Dans L'Apocalypse
selon Embrun, par exemple, une petite fille, qui est très difficile
à cerner et que l'on prend pour un cas pathologique, communique très peu avec
son entourage, et lorsqu'elle le fait, c'est uniquement par le mal. Dans La
Distribution des lumières, ce qui m'intéresse chez Aurèle, c'est plus le
côté sauvage de l'adolescente ; Aurèle, c'est quelqu'un qui ne reconnaît
pas de loi, qui n'a pas de limite, qui se voue à son seul désir, à ses
pulsions, qui au fond, est amorale. La notion de bien et de mal n'entre pas
dans son système de valeurs, elle n'y pense pas. Ce n'est pas quelqu'un qui
cherche à faire le mal en particulier, ou le bien ; elle se livre à ce
qu'elle éprouve, sans retenue. Si elle était parvenue à ses fins en tant que
jeune fille désirante, elle n'aurait peut-être pas fait le mal. En même temps,
c'est quelqu'un de cérébral, de passionné par les mots, la narration, la
fiction, le conte, etc. ; et elle se sert de Jérôme pour traduire tout
cela, pour donner une forme concrète aux matériaux narratifs qu'il y a en elle.
« Les enfants sont le sel de la terre. On n'enlève pas au sel
le goût du sel, sinon que resterait-il pour saler ? » (Pasquale). Ne
craignez-vous pas la réaction des lecteurs ? La réaction des lecteurs, on l'attend toujours. Si on me demande
la réaction de mes parents, effectivement, je pense que ma mère a été un peu
désarçonnée par mon livre, mais voilà, ce n'est pas grave ! (rire) La
littérature, c'est quand même le lieu où l'on peut s'exprimer sans qu'il y ait
un impact humain grave, un lieu de liberté où l'on peut enfin regarder les
choses clairement. L'histoire de mon roman est aussi à l'image de la violence
qui règne dans notre société ; il suffit d'ouvrir les journaux, de
regarder les faits divers... La barbarie, la sauvagerie, existent ; elles
sont toujours là. Il y a une phrase de Freud que j'aime bien, quand il parle de
la couche de civilisation qui recouvre les êtres humains, mais qui est très
fine et s'enlève comme un rien ; en-dessous c'est la barbarie. Quand elle
refait surface, les événements tournent au tragique. Vous citiez Pasquale, ce personnage
se pose des questions qui vont au-delà du politique, elles sont
anthropologiques.
Avec Jérôme, l' « innocent » meurtrier « parce
que débile », vous levez un autre tabou, celui de
l' « idiotie » au sens médical du terme, celle qui nous échappe
et nous fait peur. Une question se pose alors : Jérôme est-il réellement
manipulé par Aurèle lors des actes de violence (sexuelle et criminelle) ? Jérôme fantasme qu'il va agir contre une jeune fille puis contre
Anna, il s'imagine prendre part à un fait divers qui bouleverse les habitants
de la région. Il est influencé, on pourrait même dire contaminé par ce que lui
raconte Aurèle. Seulement, il est inactif, il imagine simplement les crimes sauf à la fin, où il agit mais sans
comprendre, malgré lui. Ce crime final est l'œuvre des deux enfants, d'un
couple de meurtriers. Jérôme est l'outil, l'arme d'Aurèle ; il ne serait
pas déclaré responsable légalement s'il y avait procès puisqu'il ne possède pas
tous ses moyens mentaux. Je voulais créer un personnage qui n'avait pas la
barrière du surmoi, qui n'avait pas la retenue qu'ont les gens ordinaires.
Jérôme, attardé mental, reçoit brutalement toutes les émotions. Étant incapable
de distinguer le vrai du faux, ce que lui raconte Aurèle, sa sœur, devient réel
pour lui. Dans ses fantasmes, il est donc en partie manipulé par Aurèle. En
même temps, il pense avoir agi, mais il
n'a pas agi. Quand les personnages disent que Jérôme est « débile »,
il faut comprendre innocence.
Néanmoins, ce personnage, comme les autres dans ce roman, n'est pas dénué de
perversité. La particularité de La
distribution des lumières, c'est que tous les personnages sont pervers, à
des degrés divers. Aurèle est une espèce d'adolescente monstre, je la vois
comme une sorte de sauvageonne, une nouvelle Mouchette de Bernanos. La perversité, chez Jérôme, est totalement
inconsciente ; il est incapable de distinguer le bien du mal. Pasquale
enfin, que je voyais comme le personnage civilisé du livre, ne peut pas choisir
entre ses deux amours, il ne veut pas se séparer de son épouse italienne ni
renoncer à son histoire d'amour avec Anna, celle-ci en souffre, et il le sait.
Le mal que peut faire cet Italien raffiné prend une forme de bienveillance
humaniste, compliquée. Chacun fait souffrir l'autre.
Pasquale se sacrifie pour « protéger l'enfance, coûte que
coûte ». Incarne-t-il une sorte de martyre contemporain ou est-il, au
fond, le véritable idiot de l'histoire, comme n'hésite pas à le décréter
Aurèle (« Le crétin ! Il n'a eu que ce qu'il
méritait ») ? Là, je laisse la liberté au lecteur ! On peut très bien le
voir comme une sorte de martyre, qui aurait le désir d'être héroïque et de
sauver deux êtres qui sont quand même mal engagés dans la vie. Sans doute
cherche-t-il une rédemption, sans aboutir à grand-chose. Mais son geste est
beau, et rien que pour la beauté du geste, il fallait qu'il existe dans ce
roman. D'un autre côté, l'ironie d'Aurèle permet de considérer qu'il est
peut-être le dindon de la farce. Face à des personnages amoraux comme Aurèle et
Jérôme, Pasquale est plutôt perdant ; il véhicule tant de valeurs
subtiles, humanistes, tant d'exigences, que le combat est difficile...
« Abriter en soi ce qui n'est pas soi, qu'est-ce que ça veut
dire ? » : pouvez-vous nous commenter cette phrase d'Aurèle
? Aurèle s'interroge sur le corps, la virginité, le rapport à
l'autre... Et là, elle est obligée d'imaginer, de se satisfaire de fantasmes.
Elle arrive à un moment de sa vie où elle se pose de vraies questions, qui sont
compliquées, qui touchent à l'essentiel : « qu'est-ce qu'il se passe
quand on a dépassé ce stade-là ? » (elle parle de la virginité).
C'est une adolescente, pour elle, il y a un avant et un après, elle est obligée
d'y penser. Obnubilée par l'expérience physique qu'elle n'a pas encore connue,
elle cherche à savoir comment sera la première fois. Pour elle, il s'agit de
questions métaphysiques, puisqu'elles
vont au-delà de la physique.
Les féministes ont tenté de libérer la femme de la
maternité ; en tant que femme, pensez-vous qu'elles y soient parvenues ? En partie oui, parce qu'elles ont posé de nombreuses questions,
dont on a discuté et qui aujourd'hui encore, sont des enjeux. Quand j'avais 22
ans, un livre m'a beaucoup marquée, c'est L'amour en plus d'Élisabeth
Badinter ; elle y parle de l'instinct maternel, comme d'une création
culturelle. Dans La Distribution des lumières, ce qui est
intéressant, c'est que c'est un personnage masculin qui reprend ce
thème-là ; je pense que c'est plus courant qu'on ne l'imagine !
Certaines personnes - dont des hommes -, estiment que leur vie peut être
profondément altruiste et réussie sans avoir d'enfant. Quand les gens vous
disent que si vous n'avez pas d'enfant, c'est par égoïsme, pour moi, c'est une
absurdité dans les termes ; comment peut-on être égoïste avec ce qui
n'existe pas ? On est égoïste avec ce qui existe et ce qui est en demande.
Sur ce point, Pasquale est extrêmement logique, ce qui ne l'empêche pas d'être
altruiste et de se sacrifier pour des enfants qui ne sont pas les siens.
Que ressent Aurèle pour sa professeur
Anna? C'est une obsession amoureuse, physique, qui finit par devenir une
espèce de rage, la rage de ne pas pouvoir entrer dans le cercle lumineux
d'Anna. Là aussi, je voulais jouer avec l'ombre et la lumière. Anna, même dans
l'ombre, aimante les trois autres personnages, comme la lumière attire les
insectes. Et tous, amoureux d'Anna, l'aiment d'un amour différent. Pasquale
l'aime d'un amour éthéré ; Aurèle la désire d'une manière obsessionnelle
et enragée (NDLR « Quand elle se retourne pour écrire quelque
chose au tableau, je regarde les agrafes de son soutien-gorge sous son pull. Je
m'imagine les détacher. »); et Jérôme, d'une façon totalement innocente et
désarmée. Dans l'amour rage d'Aurèle, il y a beaucoup de désir (NDLR « j'étais vierge avant de connaître Madame Lussing. Son arrivée dans ma
vie a sonné le tocsin de mon innocence sexuelle »), beaucoup de
frustration et peut-être de la haine aussi, à un moment.
Pourquoi avoir fait le choix d'un
amour à sens unique entre Aurèle et Anna? Le contraire aurait donné une toute autre histoire ! (rire) La
Distribution des lumières, c'est aussi l'histoire d'un crime, et pour qu'on
arrive à un tel événement, il faut que quelque chose pose problème, se passe
mal. Si j'avais écrit une histoire d'amour « comblée », cette
histoire n'aurait peut-être pas été très intéressante... J'ai choisi un passage
à l'acte, qui au lieu d'être sexuel est tout simplement... mortel. C'est donc
sans doute le désir de passer par le crime, plutôt que par la relation sexuelle,
qui m'a le plus attirée. Et puis, est-ce que cela, au fond, aurait vraiment
intéressé Aurèle ? Peut-être qu'Aurèle est profondément une tueuse,
peut-être que cela n'aurait pas pu marcher entre Aurèle et Anna, ce n'est pas
impossible ! (rire)
Qui n'a pas un jour cristallisé sur l'un de ses professeurs ?
Avez-vous vous-même succombé aux charmes de « l'éducation
nationale » ? Comme tout le monde, il m'est arrivé d'avoir des fascinations pour
tel ou tel professeur mais évidemment, cela n'est pas allé aussi loin que dans
mon livre (rire). Je pense qu'il y a une forme de séduction dans ce métier.
Être professeur, c'est aussi capter l'attention, parvenir à séduire les élèves
avec une matière ; mais dans la réalité, voilà, il peut y avoir des
transferts, et c'est presque banal de tomber amoureux de sa ou son professeur.
Pourquoi Aurèle ne déclare-t-elle pas
sa flamme à Anna ? Déjà, elle a 14 ans... Difficile de savoir où on en est à cet
âge-là. Je pense qu'elle lui fait comprendre ce qu'elle ressent mais avec beaucoup
de violence, parce que c'est dans son tempérament, et de façon maladroite,
typiquement adolescente. Je pense aussi qu'Anna a compris ! (rire) Mais
Aurèle n'a pas les moyens de le faire d'une manière qui pourrait éventuellement
convaincre Anna et la séduire.
Aurèle tente d'approcher Anna par le biais de Pasquale, l'amant
intellectuel d'Anna à qui elle aimerait offrir sa virginité, et de Jérôme, son
frère idiot aux instincts primaires, qu'elle engage à désirer Anna. Que se
passe-t-il exactement dans la tête d'Aurèle ? Est-ce un moyen de nier le
caractère homosexuel de son attirance ? On peut penser qu'Aurèle est retenue par l'inquiétude que cette
tendance homosexuelle lui inspire, mais je la vois plutôt comme quelqu'un qui
préfère l'imagination à la réalité. Elle ne fait pas la démarche d'aller vers
l'autre, elle a besoin d'un intermédiaire ; c'est plutôt Jérôme au début,
plutôt Pasquale ensuite. Elle ne se met pas elle-même en jeu parce qu'elle
préfère raconter des histoires et observer ; c'est une conteuse, une
conteuse obsessionnelle, et il y a du voyeurisme chez elle. J'ai voulu saisir
l'image de cette adolescente au moment où elle se racontait l'histoire de son
amour ; Aurèle vit dans la narration. Quand une jeune fille est retrouvée
morte près de chez elle, elle imagine l'histoire de ce fait divers, elle en
invente le prélude, comment la victime a été assassinée, ce qu'il s'est passé
avec son agresseur, la séduction qu'il y a eu entre eux deux... C'est quelqu'un
qui vit avant tout dans et pour le fantasme.
« Je me méfierai de quelqu'un dont personne ne veut. Ça
voudrait dire que j'ai tort, que je me trompe de désir, ça me ferait peut-être
honte » (Aurèle) Qu'en pensez-vous? Une personne ne devient vraiment désirable qu'à compter du moment
où elle est désirée par d'autres : c'est ce qu'on appelle la triangulation
du désir. On retrouve cette notion dans beaucoup d'œuvres en littérature et
bien sûr, dans la vraie vie. Aurèle en a
conscience, et sur ce point, elle est assez en avance ! (rire)
« Je n'ai jamais compris qu'une âme seule puisse susciter
l'amour. On n'embrasse pas une âme. Je n'embrasserais pas quelqu'un pour son
âme, c'est la plastique qui compte. » (Aurèle) Qu'en pensez-vous? Au moins, elle est totalement honnête - encore une fois - envers elle-même !
Aurèle, c'est un peu le contraire des jeunes filles qui prétendent
hypocritement que l'âme seule est importante... Aurèle a quand même constaté
une chose, c'est qu'on est attiré par des plastiques, par des physiques. Ce qui
anime Aurèle, ce sont les attirances physiques, pas les concepts. Quand elle
raconte ou qu'elle imagine des histoires, ce sont des histoires qui ne sont
jamais évanescentes, au contraire, elles sont crues. Je crois que cet intérêt
pour la matière est le premier combustible de l'écrivain. Lorsqu'on est
romancier, on n'est pas obsédé par des théories ou des concepts, on est obsédé
par des personnages, de chair et de sang. Cet aspect-là d'Aurèle est en
adéquation avec son naturel sauvage. Ce n'est pas de la matière qu'enseigne Anna
dont elle tombe amoureuse, mais de la beauté d'Anna.
Jérôme, le frère d'Aurèle, a lui aussi des tendances homosexuelles. À la question
« l'homosexualité est-elle innée ou acquise ? », que
répondriez-vous ? C'est difficile !... Il paraît que les psychanalystes disent
qu'il s'agit d'un choix inconscient, dont on n'est nullement responsable, et
que l'on opère tout petit, en fonction de ce qui nous est donné de vivre...
mais je n'ai aucune idée là-dessus, d'autant qu'il y a des gens qui changent de
sexualité au cours de leur vie à 25, 30, 35 ans, ou même plus tard ! Je
pense surtout que dans notre société, nous avons la chance d'avoir le choix.
Aurèle, par exemple, est tout à fait capable de passer d'un genre de sexualité
à l'autre ; elle est animée par une vraie curiosité. Quand elle envisage
de perdre sa virginité, il faut qu'elle trouve quelqu'un et elle pense même à
Pasquale. C'est une vraie interrogation sur le corps en général ;
d'ailleurs, elle ne parle jamais d'homosexualité. Ce mot n'appartient pas à son
vocabulaire, elle ne s'identifie à aucune communauté. Ce qui lui arrive, à mon
avis, arrive à de nombreuses jeunes filles de son âge. Cela lui tombe dessus,
simplement, et elle ne se dit jamais « je suis homosexuelle » ou
« je suis hétérosexuelle » ; et on ne sait pas ce qu'elle
deviendra, plus tard.
Comment Aurèle bascule-t-elle de
l'amour au meurtre de l'être aimé ? Le crime devait fatalement arriver, suite à une accumulation
d'événements qui n'avaient pas d'autre issue. Si l'on prend Aurèle, avec son
tempérament et ses réactions ; la situation, totalement impossible ;
les personnages qui gravitent autour d'elle, avec Jérôme, son frère, qui lui
donne l'illusion qu'elle est toute puissante ; cette scène finale, sur le
pont, où Anna est complètement désemparée ; tout cela mène au crime, c'est
inévitable. Je voulais aussi que certains personnages (Aurèle et son frère)
viennent d'une zone de non-droit, d'une zone de banlieue que l'on n'arrive pas
bien à délimiter ni à identifier - bon, ça rassemble beaucoup à
Vénissieux ! (rire) -. En même temps, je voulais un paysage qui soit
proche des paysages que j'ai aimés chez Bernanos, des bois, des forêts, qui
sont aussi des territoires du crime. Pour moi, Aurèle c'est la Mouchette de
Bernanos. Venant d'une zone de non-droit, elle est confrontée à l'assassinat
d'une autre adolescente, près de chez elle : « Que s'est-il
passé ? Cette jeune fille je la connaissais », etc. Ce crime
l'obsède ; elle se dit qu'elle aurait pu être à sa place, tout en
admettant qu'elle n'a rien à voir avec elle. Tous ces événements mènent à la
fin ; vu ce qui leur arrive, ça ne pouvait pas bien se passer...
Dans La Distribution des lumières, l'amour est
étroitement lié à la mort et à la souffrance. L'amour peut-il exister, et
persister, sans ces deux expédients ? Ce qui fait réagir Eros, c'est Thanatos, ça va ensemble !
J'aime les personnages qui vont au bout des choses, qui sont assez excessifs,
qui traversent des événements suffisamment éprouvants pour les pousser au bout
de leurs désirs. Et puis même si une histoire se passe bien, à un moment, il
faut tout de même que quelque chose arrive. On ne peut pas rester à l'état
latent ; la littérature, c'est aussi le mouvement. Dans une histoire
d'amour, il y a toujours un mélange de frustration, de douleur, de sadisme, de
masochisme... Une histoire d'amour heureuse pourrait déboucher sur autre chose,
bien sûr, mais alors, quelque chose de plus compliqué. Sinon on reste dans un
état de lévitation qui ressemble à la poésie, au désir... Ce qui est très bien
aussi, que j'adore ! (rire) Dans l'incipit de mon roman, on assiste à
cette espèce d'état amoureux, un état de désir parfait, une émotion captée que
j'ai déployée pour qu'on ait l'impression d'un état amoureux presque
idéal. Mais en réalité, cela ne reflète pas du tout ce qu'il va se
passer !...
« Si Anna montait dans une tour comme dans Vertigo et
tombait, on reverrait des n et des a éclatés, dispersés par terre mais de quoi
reformer Anna ». Quelle est la signification de cet extrait particulièrement
poétique de l'incipit ? En réalité, je me suis amusée avec le mot Anna, les lettres, en
pensant à l'incipit de Lolita,
évidemment... C'est un fascinant palindrome. Comme quoi, on écrit aussi avec
son inconscient, car lorsque j'ai fait monter Anna dans la tour, je n'avais pas
encore imaginé la scène finale ! (rire)
Votre roman est écrit à quatre voix : Aurèle, Pasquale, Jérôme, et
le narrateur final. Pourquoi avoir fait ce choix de la polyphonie ? Cela permet à chaque personnage de donner sa version des
événements, de mettre en lumière tel ou tel fait, auquel tel autre ne va pas
accorder la même importance ; c'est ainsi que se déploie le thème de la
distribution des lumières. En plus, le lecteur voit ainsi combien les versions
changent d'une personne à l'autre. Donner la parole à chaque personnage révèle
énormément de choses sur sa personnalité ; on entre dans sa tête, dans ses
pensées ; les tempéraments, comme les voix, sont ainsi plus marqués. En
tant qu'écrivain, je trouve intéressant d'exploiter différentes sortes de
langage. Je voulais pour Pasquale le plus classique, le plus humaniste, le plus
travaillé et le plus sophistiqué des langages ; pour Aurèle, j'ai imaginé
un langage resserré et précis, assez violent et cérébral, et en même temps, complètement
obsédé par le physique, la matière et le corps ; pour Jérôme enfin, il
fallait que je crée un langage propre, et si la langue de Jérôme paraît facile
pour le lecteur, en réalité, c'est celle qui a nécessité le plus de travail.
Jérôme, c'est le petit frère de Benji dans Le Bruit et la Fureur de Faulkner ; Benji, c'est la figure de l'anormal, de l'attardé. Quand on
entre dans ses pensées, c'est vraiment le champ ouvert aux émotions, et aux
émotions uniquement. Il est, à chaque fois, comme heurté par tout ce qu'il
ressent. Il n'a presque pas de pensées, que des sensations ; il ne connaît
pas le recul de la réflexion contrairement aux êtres normaux, même s'il n'est pas si bête que ça, puisqu'on l'entend
aussi réfléchir. J'ai aussi pris conscience d'une chose, c'est que Jérôme est
surtout attiré par tout ce qui est lumineux ; là où il y a de la lumière,
il regarde et cela lui donne une perception toute autre. Le travail autour des
perceptions est crucial, à mon avis, pour un écrivain. La polyphonie m'a donc offert
la possibilité d'adopter différents langages, de manipuler diverses
perceptions, et de balader le lecteur entre les différents acteurs, jusqu'au
crime. Cela permet aussi de ne pas juger ; avec un narrateur omniscient,
on obtient un recul qui est presque confortable, on voit les personnages
évoluer sur une scène et l'on observe. Tandis qu'ici, le lecteur peut être pris
à partie, balloté, mal à l'aise ; il peut entièrement entrer dans
l'histoire.
Quel est le rôle du narrateur
final ? Après toute cette incandescence, j'ai senti qu'il fallait de la
froideur, du recul. J'ai donc choisi la voix la plus distante, la plus froide
et la moins impliquée possible. C'est comme si, après être entré dans toutes
ces têtes, hop ! on essayait de s'élever, de regarder le plus sereinement
possible ce qu'il s'était passé.
Anna, « cet obscur objet du
désir », est la grande absente de ce jeu de voix ;
pourquoi ? Anna, c'est l'enjeu
du livre ; elle est au centre des personnages - ils racontent tous ce
qu'ils pensent d'elle, leur passion pour elle -, c'est le point focal de
l'ombre ; en même temps, c'est elle qui les éclaire. En tant que sujet de
l'obsession de chacun, il me semblait intéressant de ne pas lui donner la
parole - enfin, elle a la parole de temps en temps quand même ! -. Quelque
part, c'est déjà le signe qu'elle va mourir, elle est la grande silencieuse du
livre. Et puis si on entendait toutes ces voix, ça deviendrait cacophonique.
Là, ce qui fait que l'histoire ressemble justement au contrepoint, c'est qu'il
y a du silence aussi, et c'est le silence d'Anna. Les personnages veulent tout
connaître d'Anna mais Anna préfère se taire, rester dans l'ombre. C'est bien
l'indice qu'il va se passer quelque chose autour d'elle, qu'il va lui arriver
quelque chose de grave.
Vos critiques concernant la politique de Berlusconi, et de l'homme
politique lui-même, sont particulièrement virulentes. Ne craignez-vous pas la
réaction de certains italiens ? du gouvernement italien lui-même ? Les Italiens, du
moins ceux avec qui j'ai pu échanger, sont très critiques envers Berlusconi.
Mes amis italiens, des intellectuels en souffrance qui m'ont inspiré le
personnage de Pasquale, ne se reconnaissent pas dans la politique du pays, ils
ont l'impression de vivre une sorte de dégénérescence. La gauche les a déçus,
Berlusconi est ce que l'on fait de plus vulgaire politiquement parlant, et pour
des gens un tant soit peu exigeants, nés, tout de même, dans le pays de
l'humanisme, on sent que certains vivent un vrai désespoir. C'est intéressant, je
pense, d'en parler en France, et la littérature est tout à fait capable
d'exprimer des soucis contemporains, des problèmes politiques. Dans mon roman
précédent (NDLR Le Combat de l'amour et de la faim), la politique
tenait aussi un rôle majeur, avec les rapports sociaux, les histoires d'ethnies
et de politique raciale, même s'il y avait une distance spatio-temporelle,
puisque l'action se déroulait au début du 20ème siècle dans le sud
des États-Unis. Ici, ce qui fait la grande différence, c'est que l'histoire est
contemporaine ; j'étais donc tentée de parler de politique contemporaine.
S'il n'y avait pas eu toutes ces décisions politiques en Italie, Pasquale ne
serait pas parti ; si l'on n'avait pas cette politique des banlieues en
France, Aurèle ne serait peut-être pas Aurèle... La politique est vraiment
importante dans ce livre, c'est véritablement son décor. Après, qu'on en parle,
qu'on lise mon livre et que cela suscite des réactions, c'est de toute façon
positif, que ce soit en bien ou en mal ; il me semble que c'est pertinent,
et que les romanciers n'en parlent pas assez.
L'été dernier, vous avez écrit une nouvelle sur Sarkozy ("Je"
est bon parce qu'il est moi) pour Libération. Dans La Distribution
des lumières, Sarkozy se cache-t-il derrière Berlusconi, à demi-mot? Non, pas du tout
(sourire). J'ai voulu mettre en scène un étranger, parce que parler de
personnes en état de fragilité m'attire. Lorsque l'on a franchi les frontières
d'un pays pour vivre dans un autre, on est en état de fragilité, et c'est cela
qui m'intéresse. J'aurais très bien pu parler de Sarkozy, cela ne m'aurait pas
gênée du tout, seulement là, c'était le personnage de Pasquale qui
m'intéressait, sans doute aussi parce que j'ai des connaissances en Italie qui
m'ont donné envie de parler de cet italien. Mais qu'il s'agisse de Sarkozy ou
de Berlusconi, cela revient au même, on a tout de même une certaine licence,
une certaine liberté d'expression... Après, si ça se trouve, je n'aurais pas
d'article dans le Figaro (rire) !
Quand Libération m'a
demandé d'écrire une fiction sur Sarkozy, j'ai choisi le thème de la toute
puissance parce que pour moi, c'est quelqu'un d'obsédé par la maîtrise
totale des choses. Il faut qu'il soit derrière tout, sinon ça l'énerve ;
il panique s'il ne tient pas les rennes, et dès qu'on le dépasse ou que telle
personne a peut-être plus d'aura que lui, alors d'un coup, on sent qu'il pique
une crise nerveuse. C'est cet aspect-là qui me sidère, parce que je me dis
qu'il y a vraiment danger. Le fantasme de toute puissance existe aussi chez
Aurèle. C'est quelque chose de très pulsionnel, de très animal, qui s'exprime
chez beaucoup de gens qui n'ont pas acquis cette espèce de surmoi, cette espèce
de luxe de la civilisation qui fait qu'au bout d'un moment, il faut accepter de
ne pas tout contrôler. Au fond, peut-être qu'il y a une critique indirecte de
Sarkozy dans mon livre, ne serait-ce qu'avec la politique des banlieues
(rire) ! Mais bon, on ne peut pas parler de tout non plus, il faut faire
des choix.
Pensez-vous que les écrivains soient libres, en France, de mêler
fiction et critique du pouvoir politique en place ? Je ne sais pas s'ils
se sentent totalement libres mais ce qui m'agace, c'est qu'on a l'impression
qu'un certain nombre de romanciers vivent dans je ne sais quelle bulle, en
dehors de tout ce qui touche les autres.
« J'ai pensé à la France comme à un pays frère qui n'avait
pas perdu son entendement. Certains hommes politiques y sont décevants et même
ridicules, mais on n'a pas atteint de ce côté-là des Alpes le niveau de farce à
la Jarry dont la bouffonnerie ne me fera jamais rire qu'au théâtre »
(Pasquale). Avez-vous changé d'avis entre-temps ? En discutant avec
mes amis italiens, là-bas, c'est apparemment bien pire ; avec Berlusconi,
certains choix politiques sont assez proches de ceux de Le Pen. C'est donc
Sarkozy, mais en pire, c'est dire ! (rire) En Italie, il y a aussi une
vraie détresse de la presse. Berlusconi a la main mise dans plusieurs domaines,
même culturels. Par exemple, il a été à la tête d'une grande maison d'édition.
Il tient les juges aussi, et ça, c'est un autre problème !... En plus,
l'opposition est vraiment faiblarde, elle doit se débarrasser de son image de
corruption. Je n'ai pas l'impression qu'elle va remporter les prochaines élections,
tandis qu'en France, on peut quand même espérer.
Comment avez-vous vécu cette dernière coupe du monde de foot, ce
« sport d'imbéciles en short », devenue en France une affaire
d'État ? Le foot, c'est plus
qu'un sport ; quand la France avait gagné la coupe du monde, Chirac avait
immédiatement gagné des points dans les sondages alors que franchement, il n'y
était pour rien. Je ne sais pas comment c'est utilisé par le pouvoir en place,
mais en tout cas, ce qui est certain, c'est que cela a une répercussion. Par
rapport à la coupe du monde, j'ai trouvé les joueurs de l'équipe française
tellement pathétiques et antipathiques cette année, que je ne l'ai pas
regardée, j'ai arrêté très vite. Et cela m'a fait du bien parce que j'ai pu
regarder plus de séries télé (rire) ! (NDLR Stéphanie participe à
la rédaction du très attendu Dictionnaire des séries
télévisées qui sortira cet automne, aux éditions
Philippe Rey ; dans l'article sur Desperate housewives, elle
exposera sa théorie du mythe de Junon revisité, suivant le principe, cette
fois-ci, de la mère toute puissante).
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