En kiosque

N°54
janvier/février

Actualités

Exposition Ars Homo Erotica à Varsovie

Cet événement, hautement symbolique pour l'Europe entière, reflète l'avancée relative des mœurs dans des pays longtemps oppressés, encore tiraillés par leur soif de liberté, le conservatisme traditionnel et l'extrémisme religieux. Le Samedi 17 juillet, des milliers de manifestants (8 000 selon la police, 20 000 selon les organisateurs) ont pris possession des grandes artères de Varsovie pour défiler sous le drapeau gay, en musique et sous haute surveillance (pas moins de 2 000 policiers avaient été mobilisés pour assurer la sécurité). Le cortège, moins dense que les années précédentes (mais combien plus engagé !) rassemblait des participants de tous les pays d'Europe. Et ce jour-là, l'invisibilité ne fut pas de mise ; gays et lesbiennes, de Pologne ou d'ailleurs, tous marchèrent fièrement. Le mot d'ordre ? Simple (malgré tout ce qu'il implique : le mariage, l'adoption, etc.) et efficace : l'égalité des droits, et une plus grande tolérance. Quelques œufs ont bien été lancés sur la foule - on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs... -, mais les velléités - disons-le, puériles - des contre-manifestants nationalistes sont retombées comme un soufflet : car les poulets veillaient au grain, et rien de tel qu'une petite estocade pour redonner du baume au cœur. Résultat des courses : une intervention instantanée des forces de police, huit arrestations, et un calme complet pour le reste de la journée. Bien entendu, quelques ultra-catholiques en ont profité pour refourguer l'Ancien Testament (par chance, ils ne sont pas multipliés comme des petits pains) et moult tracts à l'effigie du Christ salvateur (ont-ils pensé à saint-Sébastien ?), mais les brebis égarées n'ont pas rejoint le troupeau. Et pour cause : le soleil, qui brûlait à quelques 35° C à l'ombre (on parle même de 36° C), était de leur côté. Même les prières généreusement organisées dans plusieurs églises de la ville, pour la conversion des gays de l'EuroPride (si si, c'est vrai), n'ont pas été entendues. Dieu ! Dans quelle époque vit-on ?

A Varsovie, nous avons rencontré Pawel Leszkowicz, conférencier en histoire de l'art, spécialiste en art queer et commissaire de l'exposition Ars Homo Erotica.Interview de Pawel Leszkowicz, commissaire de l'exposition Ars Homo Erotica Pawel Leszkowicz, conférencier en histoire de l'art et spécialiste en art queer, a relevé un incroyable défi, tant culturel, social que politique : organiser au Musée National de Varsovie (du 11 juin au 5 septembre), une exposition homo-érotique baptisée Ars Homo Erotica. À cette occasion, Pawel, le commissaire de l'exposition, a rassemblé près de 200 œuvres, s'échelonnant de l'antiquité au 21ème siècle. Une partie des tableaux provient du Musée National lui-même, ce qui constitue déjà, en soi, une petite révolution ! L'autre partie, contemporaine, rassemble des artistes lgbtq d'Europe centrale et d'Europe de l'Est (les supports sont divers : photos, vidéos, peintures, dessins, sculptures...). L'exposition - un véritable plaidoyer contre l'homophobie  - crée l'événement en Pologne.

Assis à mes côtés sur un confortable sofa, un verre à la main, Pawel répond à mes questions d'une voix douce et rapide ; sa passion pour l'art illumine son regard.

L'exposition a lieu au Musée National de Varsovie [NDLR : un lieu conservateur par essence, l'équivalent du Louvre à Paris]. Avez-vous rencontré des difficultés pour organiser un tel événement dans un tel lieu ? C'est un miracle qu'un tel événement ait lieu ! Le musée n'est pas seulement dépositaire d'œuvres classiques, il est aussi traditionnellement conservateur. Bien sûr, nous avons dû financer ce projet dans un cadre culturel, et non officiellement gay. Et c'est grâce au directeur, Piotr Piotrowski, que l'opposition au sein même du musée a pu être jugulée. De plus, quand l'exposition a été annoncée à l'automne, outre les protestations des médias de droite, une partie du parlement, les membres du parti conservateur « Droit et justice » des jumeaux Kaczynski, s'est opposée à une manifestation jugée « grotesque ». Ils ont demandé au ministre de la culture d'arrêter l'exposition sous le prétexte qu'elle représentait, selon eux, une diffamation pour le Musée National ; ils la jugeaient « obscène » et considéraient que c'était la même chose qu'exposer des toilettes, ou des excréments... Un député de ce parti, Stanislaw Pieta, a même déclaré : « Et pourquoi pas des expositions sur la zoophilie, la pédophilie, la nécrophilie ? ». Mais aujourd'hui, les esprits se sont calmés et tout se passe bien. Piotr Piotrowski a campé sur ses positions, et il en est récompensé !

Quelles ont été les premières réactions de la presse ? des visiteurs ? Dès l'ouverture de l'exposition, l'audience a été excellente (environ 1000 visites par jour le week-end). La couverture médiatique est elle aussi très bonne ; vous savez, il s'agit d'un événement exceptionnel et controversé, donc très prisé des médias ! (rire). Organiser une exposition queer au Musée National de Varsovie, ce n'est pas rien ! Nous avons de bons retours, et cela nous fait bien sûr plaisir. Par ailleurs, il n'y eu aucun incident depuis le lancement de l'exposition. Je sais que les journalistes sont très friands de ce genre d'événements, mais rien de tel n'a eu lieu à ce jour (rire) !

Comment avez-vous sélectionné les œuvres exposées ?
Nous avons choisi une partie des œuvres dans le fond même du Musée National (exposées dans non). Pour le reste, nous avons fait appel à des artistes de queer art contemporains de pays de l'Est, de Pologne mais aussi de Russie par exemple. L'exposition permet donc d'appréhender les différentes thématiques - corps masculin, lesbiennes, transgenres, Ganymède, saint Sébastien, hermaphrodisme, masculinité et féminité... - de l'antiquité à nos jours.

Quand vous avez choisi les œuvres provenant du fond même du Musée National, comment les employés de l'établissement ont-ils réagi ? Mis à part le directeur, les autres organisateurs du musée étaient opposés à l'exposition ; ils n'ont montré aucune animosité envers moi, mais ils étaient très sceptiques et critiques. Et ils le sont toujours ! Les anciens employés du musée, ceux qui travaillent ici depuis des années, ne m'ont pas non plus soutenu.

La mort de Lech Kaczynski a-t-elle eu une influence sur l'exposition ? Pas du tout ; s'il n'était pas mort, elle aurait quand même eu lieu. Et bien qu'elle ait ouvert ses portes une semaine avant les présidentielles, aucun des partis politiques en présence ne s'en est servi. On la laisse en « paix », les hommes politiques n'en parlent plus.

Avez-vous rencontré des difficultés pour obtenir certaines œuvres ? Non, parce que j'ai choisi les tableaux dans le fond du musée lui-même ; en revanche, certaines toiles ont dû être restaurées, ce qui a demandé, bien sûr, beaucoup de temps et d'efforts. Nous avons même dû renoncer à certaines pièces tant leur état de conservation était mauvais. Quant aux œuvres contemporaines, il a fallu assurer le transport des peintures et des photographies. Et là, nous avons rencontré des problèmes financiers, parce que cela revient très cher ! Par chance, plusieurs instituts  - en Slovaquie, en Pologne, aux États-Unis, en Roumanie, l'ambassade de Lituanie, etc. -  nous ont aidés. Cette aide était, diplomatiquement parlant, très positive ! Le principal frein a donc été l'argent ; l'exposition a été financée à 90% par l'état, l'argent public. Nous avons essayé de compléter cette somme avec des subventions provenant d'entreprises occidentales connues pour leur support financier de la cause gay dans les pays d'Europe de l'ouest -  comme IBM, Absolute Vodka, ou de grosses banques -, mais les dirigeants polonais de ces filiales sont malheureusement très conservateurs et nous n'avons rien obtenu de leur part.

Existe-t-il un rapport entre l'organisation de l'exposition et de l'EuroPride (qui se tiennent au même endroit, au même moment) ? Non, c'est un hasard ! Néanmoins, nous avons collaboré ensemble, puisque le catalogue de l'exposition est produit par la Fondation d'Égalité qui s'occupe également de l'EuroPride. Cette année, la parade s'inscrit dans un long combat pour la liberté ; elle marque aussi la fin de l'oppression communiste et le rejet du nazisme.

Les visiteurs qui se rendent à l'exposition sont-ils plutôt gay ? J'ai fait en sorte que l'exposition soit conçue pour tous, et accessible à tous. Bien sûr, nous avons de nombreux visiteurs gays, hommes et femmes confondus, car Varsovie possède la plus grande communauté gay de Pologne. Mais nous avons aussi beaucoup de personnes âgées, ayant vécu dans les années 60-70, qui apprécient l'exposition, et de jeunes gens, d’étudiants, entre 16 et 18 ans. Et c’est normal, car cette exposition est aussi pour eux, pour cette nouvelle génération qui n’est peut-être pas encore libérée de l’ancienne homophobie mais qui prend ses distances avec tout cela.

Cette exposition relève-t-elle plus du défi artistique ou de l'engagement communautaire ? Des deux à la fois ! (rire) C’est une exposition très politique, aux engagements sociaux forts, d’autant plus qu’elle est organisée dans un Musée National ! Elle est censée promouvoir l’art queer dans le pays et montrer la continuité, la persistance de l’homosexualité dans l’histoire de l’art, au fil des siècles. Le but est donc politique : en améliorant la visibilité, en éduquant les gens sur l’homo-érotisme en art, mais aussi en « rendant queer », le temps d’une exposition, le Musée National. C’est également important pour le Musée National lui-même, car le nouveau directeur voulait que celui-ci soit au centre des débats démocratiques en Pologne. Pour moi, en tant qu’historien en histoire de l'art, cette exposition était tout aussi importante dans ses dimensions culturelle et artistique. Je voulais raviver la mémoire culturelle de l’homo-érotisme, et briser les tabous qui avaient renvoyé certaines de ces œuvres à l’arrière plan, dans les fonds non exposés du Musée National. Sur le plan artistique enfin, cette exposition est comme une œuvre en elle-même, c’est un projet artistique à part entière.

Comment avez-vous eu l’idée de mêler œuvres classiques et contemporaines, dans les mêmes salles ? C’est un show très expérimental et passionnant, qui vise à aller au-delà des barrières. Et il ne s’agit pas seulement des barrières érigées par l’homophobie, mais aussi de la façon dont le Musée National, très traditionnel, expose ses œuvres. Je voulais mettre les trésors exhumés du musée lui-même en relation avec les pièces contemporaines d’art queer – cette sélection n’est évidement pas basée sur l'orientation sexuelle de l'artiste, mais sur le sujet lui-même, l'homo-érotisme – pour mettre avant la continuité des thèmes à travers l’histoire, la dimension politique de certains, et pour montrer qu’il existe d’autres manières d’organiser des expositions au sein d’une institution comme le Musée National. Cela permet aussi d'ouvrir les portes de l’art contemporain aux visiteurs traditionnels, et inversement. Il était important pour moi, dans un tel contexte, d’ « enfreindre les lois » et d’aller plus loin.

Retrouvez dans le magazine La Dixième Muse actuellement en kiosque l’interview de Monica Czaplicka, une jeune lesbienne de Varsovie.

Commentaires

Consultez l'actualité »

Vous souhaitez laisser un commentaire sur le site
Remplissez le formumaire ci-dessous.


* Champs requis